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Articles et communications


Les gendarmes à Sébastopol

LES GENDARMES EN CRIMEE (1854-1856)

La guerre de Crimée opposait une coalition française, anglaise, turque et sarde à la Russie. Ce conflit prenait place dans la question d’Orient qui se posa à la suite du déclin de l’Empire ottoman. Les ambitions des Russes, désirant atteindre les Détroits, déclenchèrent les hostilités. Cette guerre se déroula essentiellement sur la presqu’île de Crimée. La citadelle de Sébastopol était fortifiée depuis la fin du XVIIIe siècle, et les défenses tournées vers la mer, régulièrement consolidées. Une série de bastions fut bâtie des deux côtés de la baie au cours de la première moitié du XIXe siècle : ils constituaient plusieurs lignes de tir qui furent encore renforcées en 1854. A la veille de la guerre, 571 pièces d’artillerie défendaient ainsi la ville, sans compter la protection supplémentaire constituée par les navires fortement armés se trouvant dans la baie.

Toutefois, la défense terrestre semblait moins solide, les Russes ayant renoncé, pour des raisons d’économie budgétaire, à engager des frais supplémentaires. Après la victoire de l’Alma, le 20 septembre 1854, débuta le siège de la forteresse de Sébastopol, puissante base navale russe. Napoléon III, qui avait entretenu, un moment, le projet de participer personnellement à cette expédition, sollicita la gendarmerie de l’accompagner en Crimée. Des gendarmes s’y étaient cependant rendus dès le début des hostilités pour suivre la troupe et accomplir une tâche de police militaire. Leur participation plus directe, en tant qu’unité constituée, fut âprement discutée. Finalement, un régiment de gendarmerie à pied de la garde impériale, fort de deux bataillons, fut envoyé en Crimée.

La mission de prévôté en Orient

La gendarmerie s’était d’abord rendue en Crimée pour assurer un service de prévôté. Le décret du 1er mars 1854 définissait le rôle de ces gendarmes. Les attributions du grand prévôt embrassaient tous les domaines relatifs aux crimes et délits commis dans l’arrondissement d’une armée. Ses fonctions consistaient également à protéger les habitants du pays contre les pillages ou les violences. Les gendarmes surveillaient particulièrement les vivandières et cantinières, contrôlaient les personnes à la suite des armées et chassaient les prostituées. Ils recherchaient encore les déserteurs, imposaient le retour des traînards dans leur corps. Les archives de la prévôté évoquent, bien entendu, cet aspect de leur travail. Entre le 30 mars 1855 et le 25 mai 1856, les gendarmes poursuivirent ainsi 535 militaires ayant quitté illégalement leur unité. Cette mission spécifique ressemblait d’ailleurs fort au travail quotidien des brigades de la métropole. Les gendarmes tenaient à jour des registres où figuraient un certain nombre de renseignements susceptibles d’identifier les déserteurs. Cette tâche absorbait une partie de leur temps de travail.

La correspondance militaire évoque aussi quelques affaires où les investigations des gendarmes sont détaillées. A Constantinople par exemple, le capitaine Bouttiez avait permis l’arrestation du capitaine du navire à vapeur l’Alma, accusé de commerce clandestin. Une visite domiciliaire s’achevait par la saisie de huit caisses de bougies représentant une valeur de quatre mille francs. La gendarmerie menait parallèlement d’autres enquêtes. Depuis l’établissement du camp de Daoud Pacha, la vente des effets militaires était encouragée par une foule de brocanteurs. Il était difficile de lutter contre un tel commerce illégal sans l’aide de la gendarmerie. Or, depuis quelque temps, ce négoce avait pris de telles proportions qu’il menaçait de se généraliser.

Cette situation inquiétait le colonel commandant la place de Constantinople qui regrettait le manque d’effectifs de la police militaire : « J’ai bien peu de gendarmes : 6 à cheval et 6 à pied avec un brigadier, lesquels, d’ailleurs, ont encore d’autres services à faire. Il m’en faudrait au moins une vingtaine à cheval pour faire des patrouilles au loin (…) J’ai l’honneur de vous demander cinquante gendarmes à pied de la garde impériale (…) L’uniforme du gendarme fait toujours forte impression sur l’esprit du soldat. Je pense donc, par ce moyen, arrêter ce commerce d’effets qui ruine la discipline et démoralise le soldat et empêcher aussi, la maraude dans les vignes ».

Les prévôts contrôlaient encore les personnes civiles autorisées à établir un commerce au sein de l’armée. Ces individus, exerçant divers métiers (vivandières, cantinières, colporteurs, blanchisseurs, marchands de tabac, boulangers, restaurateurs, négociants), étaient surveillés par les prévôts qui accordaient l’autorisation d’acheter des locaux pour se livrer à un commerce, ou bien privaient ces mêmes commerçants de leur patente. L’activité de la prévôté était hétéroclite, une épave de registre de procès-verbal nous fournit d’ailleurs quelques précisions sur la nature des enquêtes menées par les gendarmes. Ainsi, du 4 avril au 2 novembre 1855, ce registre en recensait quarante-quatre.

ACTIVITE DES GENDARMES PREVOTAUX EN CRIMEE (AVRIL- NOVEMBRE 1855)

NATURE DES PROCES-VERBAUX

NOMBRE D’AFFAIRES TRAITEES

Suicides

3 (6,82 %)

Absences illégales

3 (6,82 %)

Désertions (et tentatives)

4 (9,09 %)

Evasions

3 (6,82 %)

Défaut de papiers

1 (2,27 %)

Escroqueries

2 (4,54 %)

Infractions, police économique

2 (4,54 %)

Voies de fait

6 (13,63 %)

Recherche d’un condamné à mort évadé

1 (2,27 %)

Vols

19 (43,18 %)

TOTAL

44 (100 %)

Ce tableau rend compte de la diversité de l’activité des gendarmes. Les attributions classiques de la prévôté – la recherche des déserteurs, le contrôle des passeports – sont certes représentées, mais elle assumait également une mission de police économique et arrêtait les militaires qui se livraient à un trafic (la revente illégale d’alcool par exemple) pour en tirer un bénéfice. Les voies de fait avec violence étaient également réprimées par des gendarmes, souvent victimes de l’intempérance de certains militaires (trois cas, sur les six recensés, concernaient des gendarmes malmenés). Enfin, les vols représentaient l’écrasante majorité des délits réprimés (43,18 %), il s’agissait principalement de maraudages et de rapines, de vols de comestibles ou d’argent.

Des gendarmes pour faire la guerre ?

Depuis les conflits de la Révolution et de l’Empire, la gendarmerie n’avait participé qu’épisodiquement aux opérations de guerre. C’est surtout dans sa mission traditionnelle de prévôté aux armées qu’elle remplissait son rôle de police militaire. Sa contribution, en tant qu’unité constituée, avait d’ailleurs suscité des débats contradictoires. La gendarmerie pouvait-elle s’impliquer dans les combats ? Fallait-il l’utiliser au même titre que la ligne ? Reprenant un article paru dans La Presse qui proposait notamment de multiplier les effectifs de la gendarmerie par quatre et de transformer cette institution en garde municipale susceptible de garnir les rangs de l’armée, Le Journal de la Gendarmerie de Cochet de Savigny concluait que la destination de ce corps n’était pas de faire la guerre mais de contribuer à la paix publique : « La gendarmerie est excellente dans sa spécialité, qui est le maintien de l’ordre, la recherche et l’arrestation des coupables, l’exécution des mandats judiciaires. Elle n’offrirait pas les mêmes avantages comme troupe de guerre ».

Selon Le Journal de la Gendarmerie, les deux tiers des effectifs composant l’Arme n’étaient pas aptes à effectuer ce type de mission : leurs anciens services dans l’armée les avaient fatigués et le mariage ne permettait qu’un service sédentaire et local. Un autre argument, budgétaire celui-là, était encore mis en avant. Selon les calculs du Journal de la Gendarmerie, il résultait que le coût d’un cavalier de la gendarmerie était supérieur d’un tiers à celui d’un homme appartenant à un régiment de cavalerie, tandis que les dépenses d’entretien d’un gendarme à pied représentaient le double d’un soldat de l’infanterie. Certains militaires s’étaient également exprimés en évoquant la place de la gendarmerie au sein de l’armée. Le maréchal de Castellane, transcrivant dans ses écrits une conversation avec l’Empereur Napoléon III, n’était guère favorable à la participation des gendarmes à la guerre de Crimée : « La gendarmerie de la garde [n’est] point faite pour la guerre comme les grenadiers ; plusieurs gendarmes, lors du départ de Paris, ont voulu donner leur démission (…) La gendarmerie est une chose difficile à recruter ; ils sont trop âgés, et il vaudrait mieux, en Crimée, envoyer tout simplement un régiment de grenadiers qu’un régiment de gendarmerie ». En effet, certains musiciens de la garde avaient choisi de présenter leur démission au moment de l’annonce du départ pour la Crimée. Ces artistes, qui n’étaient pas soumis au serment, avaient été recrutés selon un règlement assoupli permettant de les intégrer dans le corps de troupe : ceci explique probablement leurs réticences à partir pour la Crimée. En revanche, des officiers de gendarmerie, enthousiastes, avaient réclamé avec ferveur de participer au conflit aux côtés de leurs camarades des régiments de grenadiers et de voltigeurs.

Le départ des gendarmes pour la Crimée fut émaillé de multiples péripéties. Il fallut dans un premier temps modifier la structure du régiment de la garde. En effet, deux décrets impériaux du 17 février créaient un troisième bataillon, permettant ainsi le départ de deux d’entre eux pour la Crimée. Chaque bataillon était formé de six compagnies chacun. L’Empereur passa en revue les troupes du corps expéditionnaire le 21 mars 1855. Le 9 avril, sous les ordres du lieutenant-colonel Jolly, les 1 500 gendarmes de la garde quittèrent Paris pour Marseille. Le Journal de la Gendarmerie évoquait avec fierté et dans des termes dithyrambiques cet événement : « Le départ de cette troupe magnifique s’est effectué en 2 colonnes, et par deux trains du chemin de fer de Lyon, à neuf heures et à onze heures du soir. Elle séjournera à Lyon et en Avignon, et trouvera, en arrivant à Marseille, des bâtiments prêts à les transporter près du théâtre de la guerre. Ces deux bataillons, composés chacun de six compagnies, au complet de 125 hommes, présentent une force de 1500 gendarmes, tous beaux hommes, de haute taille, bien constitués, aguerris, ayant presque tous fait la campagne d’Afrique, ayant presque tous porté dans les rangs de l’armée les galons de sous-officier. La croix de la légion d’honneur et de la médaille militaire brillent sur la poitrine d’un grand nombre d’entre eux ».

Durant le court séjour à Avignon, le 2e bataillon contribua à éteindre un incendie qui s’était déclenché dans la caserne communale et obtenait les félicitations du maire. Enfin, le 23 avril, le régiment de gendarmerie de la garde impériale s’embarqua à Marseille pour rejoindre Constantinople le 2 mai. Arrivés en Turquie, des tergiversations entre chefs militaires retardèrent l’envoi des troupes en Crimée. En effet, le général commandant militaire à Constantinople différait l’embarquement et s’interrogeait sur la nécessité de réexpédier une « troupe d’élite spéciale, policière » à Paris où elle serait plus utile qu’en Crimée. Toutefois, sur l’insistance du maréchal Vaillant, ministre de la Guerre, les bataillons de la gendarmerie de la garde rejoignirent le camp de Kamiech les 2 et 3 juin pour effectuer aussitôt un service dans les tranchées.

Le combat des 7 et 8 juin 1855

Sur un plan stratégique, les combats du 7 et 8 juin visaient à préparer l’assaut de Sébastopol. Il s’agissait, pour les troupes de la coalition, de s’emparer des fortins et des ouvrages constituant l’ultime ligne de défense avant d’atteindre la tour de Malakoff. Plusieurs sources nous renseignent sur les engagements de la soirée du 7 au 8 juin 1855. Si le rapport du général en chef Pélissier ou celui du général Bosquet, commandant le deuxième corps, donnent une vision panoramique du combat, celui du chef d’escadron Baudinet demeure le plus précis en ce qui concerne la participation du 1er bataillon de la gendarmerie de la garde. C’est donc à partir de ce récit de première main, écrit le 9 mai, dès le retour du bataillon au camp, que l’on peut suivre la progression du 1er bataillon, la seule des deux unités constituées qui ait participé de manière directe à l’engagement du 7 au 8 juin.

L’assaut se déroula sur le plateau du Carénage. Cette attaque devait permettre aux Alliés de se rapprocher de la forteresse de Sébastopol. A la gauche du ravin de Karabelnaïa, les Anglais avaient pour objectif de s’emparer des ouvrages russes dits des « Carrières ». A la droite du ravin, les Français devaient se rendre maîtres du fortin nommé le « Mamelon vert » ainsi que des structures défensives nommées « Ouvrage du 22 février » et « Ouvrage du 27 février ». Les stratèges avaient opté pour une offensive générale et simultanée sur ces deux fronts et les 2e, 3e, 4e et 5e divisions du 2e corps avaient été désignées pour y participer. Dès le 6 juin, l’artillerie pilonnait les constructions Russes afin de préparer l’assaut. La première vague, destinée à occuper les ouvrages des 22 et 27 février, avait été confiée aux hommes du 19e bataillon de chasseurs à pied, du 2e régiment de zouaves, du 4e régiment d’infanterie de marine, du 95e de ligne et du 1er bataillon du 97e. Les gendarmes, placés dans les tranchées, légèrement en arrière, en compagnie d’un bataillon du 2e régiment de grenadiers de la garde, devaient servir de corps de réserve à la disposition du général Mayran. Prévenues la veille, les troupes du chef d’escadron Baudinet se rendirent à leur position le 7 juin vers 17 heures.

Le signal de l’assaut, donné vers 19 heures, vit s’élancer l’ensemble des troupes. Soumis au feu de la mitraille russe, les gendarmes, suivant l’élan, arrivèrent directement en soutien et contribuèrent à enlever les redoutes des 22 et 27 février. Le chef d’escadron Baudinet, commandant le 1er bataillon, évoquait l’activité des gendarmes au milieu du champ de bataille, après la prise des fortifications : « Je reçus l’ordre de rallier mon bataillon et de rester (…) pour former réserve afin de soutenir au besoin les hommes de tous les corps, qui dans une ardeur et un élan indicible s’étaient laissés entraîner jusqu’au près du pont qu’ils voulurent franchir pour attaquer la redoute qui se trouve au-dessus et couvre le port et la ville. Vers les 9 heures du soir, le général de Lavarande me fit rétrograder jusqu’à la redoute dite du 27 juillet (la plus rapprochée du parallèle) et m’en donna le commandement, que je pris en lui promettant de me défendre jusqu’à la dernière extrémité ». Exposés au feu croisé des redoutes tenues par les Russes « qui tuèrent ou blessèrent plus de vingt hommes », les gendarmes de la garde – appréhendant une contre-attaque – protégèrent les positions qu’ils venaient de conquérir tandis que les hommes du génie fortifiaient les ouvrages. Le bataillon fut relevé le 9 juin à huit heures du matin et rejoignit son camp dans la matinée.

Dès le début du mois de juillet, Le Journal de la Gendarmerie publia un récit allégorique du combat. Beaucoup plus réaliste et rappelant la dureté de la guerre pour les hommes, le courrier du gendarme Joseph Goutenoire à ses parents nous renseigne sur leurs conditions de vie au mois de juin 1855 dans les tranchées : « Nous sommes de garde aux tranchées tous les trois ou quatre jours et nous passons la nuit la (…) nous avons pour matela des balles des boulets et des morceaux de bombes et de éclats d’obuses (…) chaque fois qu’une bombe ou un boulet part des mains de l’ennemie, les factionnaires étant exprès pour cela, criez gards la bombe l’obuse ou le boulet et à ces cris chacun se met en garde (…) mais ce que chacun à faire de mieux c’est se coucher à plat ventre (…) Ainsi je vous parlerai de l’affaire du 17 [l’assaut de la place de Sébastopol ayant échoué] (…) ce naitai pas une bataille mais pire qu’une boucherie (…) nous la gendarmerie nous étions donc commandés de corvée pour relever les morts, mais je vous jure que ce n’est pas agréable car c’est pitoyable. C’est afreux, vous voyez en arrivant deux ou trois soldats les un sur les autre, nous pour les mèttre sur les brancards, nous croyons prendre le bras de l’un étant cassé par des coups de boulet ou de biscaillain [mousquet] vient seul détaché du corps de l’homme, en outre il n’a plus de tête. Un autre a les deux cuisses coupés en deux morceaux (…) je vous dirais encore que nous étions quatre pour porter un brancard et on ne peut plus dire au juste, car en prenant tous compris trois ou quatre jambes, deux ou trois bras et quelque têtes, on comptait deux hommes (sic) ».

Dans son rapport, le général en chef Pélissier louait l’ardeur des gendarmes au combat du 7 juin : « Je commettrais un oubli si je ne citais ici avec éloges les deux bataillons de la garde impériale, grenadiers et gendarmes, qui se sont battus comme de vraies troupes d’élite ». Le chef d’escadron Baudinet signalait aussi la bravoure de huit officiers et de cinquante-trois sous-officiers et gendarmes. Le Journal de la Gendarmerie répercutait dans ses colonnes le nombre des décorations remises aux gendarmes : le maréchal-des-logis Oury, « arrivé 5e dans la grande redoute », le sous-lieutenant Aubertin « plein de courage et d’entrain », le sous-lieutenant Vic « entré un des premiers dans la redoute », le brigadier Alexis, s’étant « bravement conduit, amputé » étaient tous nommés dans l’ordre de la légion d’honneur. Par ailleurs, dix gendarmes et sous-officiers obtenaient la médaille militaire pour leur action d’éclat.

Les assauts des 7 et 8 juin avaient coûté 5 500 hommes (tués et blessés) à l’armée française. Cette offensive avait permis, sur le plan militaire, de rapprocher les troupes de la ville de Sébastopol ; désormais, les Russes ne possédaient plus qu’une seule ligne de défense constituée par le fort Malakoff, le Grand Redan et le Petit Redan. Après le combat, les deux bataillons reprirent le service des tranchées. Le 13 juin, une compagnie de 71 hommes pris dans les deux bataillons fut envoyée à Kamiech pour y assurer un service prévôtal. Un ordre du 17 août enjoignit aux troupes de rejoindre Constantinople. Des détachements prévôtaux demeuraient toutefois en Crimée pour y assurer la police militaire jusqu’à la fin du conflit. Enfin, le 28 octobre, les régiments de la garde reçurent l’ordre de se rendre à Paris. Ce retour progressif s’effectua en novembre et décembre 1855 ; la gendarmerie participa à l’entrée triomphale de la garde à Paris le 29 décembre 1855 et fut passée en revue par l’Empereur, le 13 février 1856, dans la cour des Tuileries. A cette occasion, une croix d’officier de la Légion d’honneur, huit de chevalier ainsi que vingt-sept médailles militaires furent distribuées.

Le nombre de gendarmes tués au cours de l’expédition de Crimée fut important. Les estimations des pertes ont varié. Si l’on suit le rapport du chef d’escadron Baudinet, établi le surlendemain de l’assaut, on dénombre un officier tué (le capitaine Gruard) et cinq blessés ; pour ce qui concerne la troupe, il relève dix-sept tués, cent dix-neuf blessés enlevés « dont grand nombre le sont mortellement » et onze blessés laissés sur le champ de bataille, disparus ou « supposés tués ». Le Livre d’or de la gendarmerie comptabilise, quant à lui, vingt gendarmes tués lors de cette bataille. Une autre statistique, datant de 1856, recense 1 officier tué, 3 officiers morts de maladie, 24 gendarmes tués ou morts de blessures et 94 morts des suites de l’épidémie de choléra pour l’ensemble de la campagne. Au total, cet état superpose deux estimations : l’une comptabilisant 122 morts et l’autre 119. A ce chiffre, il faut rajouter les décès de la prévôté qui, selon l’état de 1856, se seraient élevés à 31 victimes de l’épidémie de choléra. Ces pertes importantes symbolisent la part prise par l’ensemble des gendarmes durant la campagne de Crimée. Plus directement, l’envoi de gendarmes en Crimée a peut-être contribué à améliorer momentanément l’image d’une gendarmerie qui, sous l’Empire autoritaire, appliquait une politique de grande fermeté à l’égard des opposants.

Pour sa propre postérité, au-delà du prestige d’avoir participé à la victoire, la gendarmerie obtint le droit, sous le Second Empire, de faire figurer sur la cravate de son drapeau l’inscription « Sébastopol ». Si le rôle joué par la gendarmerie dans ce conflit ne fut pas décisif sur le plan militaire, elle contribua néanmoins à la victoire et s’illustra dans les combats des 7 et 8 juin 1855. Plus encore, la campagne de Crimée constitua un épisode significatif de la dualité fonctionnelle d’une institution capable d’assumer simultanément une mission de police militaire et de participer aux combats. Cette spécificité valut à la gendarmerie d’être sollicitée par le gouvernement de la Défense nationale pour participer à la guerre de 1870.

Chef d’escadron Edouard EBEL
Carnet de la Sabretache, n° 158, décembre 2003

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