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Textes officiels




En marge du PAGRE : Un précédent historique : le décret du 21 février 1918

<> La mise en œuvre du plan d’adéquation des grades aux responsabilités exercées (PAGRE), annoncée en 2004, est la promesse d’évolutions majeures pour le corps des sous-officiers de gendarmerie. Elle marque aussi une date dans l’histoire des grades. Elle est ainsi l’occasion de rappeler un précédent historique, le décret du 21 février 1918, profonde réforme pour la Gendarmerie nationale puisqu’il marque l’attribution du statut de sous-officier aux simples gendarmes, en même temps qu’il transforme la désignation des grades.

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À la veille de la Première Guerre mondiale, et en vertu du décret organique du 21 mai 1903, les gendarmes sont tous issus des corps de troupe et choisis parmi les sous-officiers rengagés.

Ce sont donc généralement de jeunes sergents des armes de ligne, qui, pour passer dans la gendarmerie, ont fait acte de volontariat, puis ont subi une dictée et un examen. Ayant satisfait à ces épreuves, ils sont affectés dans une unité comme gendarme stagiaire, jusqu’à leur prestationde serment qui en fait des titulaires, gendarmes à part entière. Il n’y a en effet d’autre école, à l’époque, que celle du terrain…

S’ils sont ainsi devenus des militaires de carrière, les nouveaux admis ne sont pas à proprement parler des sous-officiers de gendarmerie. Leur grade de gendarme les assimile en effet aux militaires du rang, et ils ne portent, à l’instar des soldats de seconde classe, aucun insigne de manche. Le terme de gradé, quant à lui, désigne alors le seul grade de brigadier (qui correspond peu ou prou à celui de maréchal des logis-chef aujourd’hui). La plupart des brigades sont en effet commandées par un brigadier.

Les sous-officiers de gendarmerie au sens strict ne commencent qu’au grade de maréchal des logis, qui équivaut à celui de nos adjudants. Les maréchaux des logis de la Belle Époque commandent les brigades les plus importantes ou secondent les commandants d’arrondissement. Les maréchaux des logis-chefs (équivalent en terme de responsabilité, de nos adjudants-chefs), sont rares, et plus encore les adjudants : tout juste une centaine en 1914. Ils tiennent alors la place dévolue, depuis 1975, aux majors (le grade d’adjudant-chef, quant à lui, n’apparaît en gendarmerie qu’en 1916, dans le contexte de la guerre). Faisant fonction d’officiers subalternes, ils ont vocation à obtenir, si leur âge le leur permet, l’épaulette à l’ancienneté. De là vient qu’ils portent un galon doré droit, à l’instar des sous-lieutenants, soutaché de rouge : ils en occupent en effet la fonction, mais non le rang.

En 1914, à l’intérieur du corps, les choses sont donc très clairement perçues : la gendarmerie ne compte que des militaires de métier, tous passés par l’école du soldat, et tous voués à servir au moins quinze ans, délai au-delà duquel il est leur loisible de prétendre à une pension proportionnelle. Si les gendarmes et brigadiers ne sont pas inclus sous la dénomination de « sous-officiers de gendarmerie », chacun sait bien qu’ils sont, en revanche, issus du corps des sous-officiers de ligne. Aussi ne doivent-ils le salut qu’à leurs supérieurs et aux officiers des autres armes. La troupe, notamment la masse des conscrits, est tenue en revanche de les considérer comme des supérieurs.

La Première Guerre mondiale vient remettre en cause cette perception des choses. Contrairement aux dispositions prévues par le décret de 1903, il n’est pas constitué d’unités combattantes au sein de la gendarmerie. Choquée que les gendarmes, militaires de métier, ne participent pas au combat, les poilus ont vite fait de prendre en grippe une institution qui compte parmi ses missions la traque des déserteurs et insoumis, le maintien de l’ordre aux armées, la police des cantonnement et le service des conseils de guerre. Avec l’établissement de la guerre de tranchée, la dénomination familière de « cognes » tend à s’imposer dès 1915. En outre, l’allongement progressif du conflit et la faiblesse initiale du corps des sous-officiers de ligne conduisent à créer peu à peu parmi les conscrits une masse considérable de caporaux et de sergents. Dûment pourvus de leurs insignes, ceux-ci vont commencer par refuser le salut aux gendarmes prévôtaux, contre lesquels un tenace ressentiment s’est instauré. Oubliant que la fonction prime le grade, un nombre grandissant de fantassins de tous rangs va bientôt faire du refus d’obtempérer une règle quasi générale. Prévôt d’une division aux armées, le capitaine Faivre rapporte ainsi dans son Mémoire sur les observations personnelles faites au cours de la campagne 1914-1918, paru en 1920, un exemple des fréquentes frictions entre gendarmes et poilus sur le front : « Un de mes gendarmes, demandant à l’un d’eux son ordre de mission, reçut un jour cette réponse : ‘‘Je crois en avoir un collé au ... , regardez donc!’’ ».

À cela s’ajoute que, dans les premiers temps de la guerre, l’Arme est mal soutenue par les cadres des autres armes. Le même prévôt raconte que « les officiers ne donnaient pas toujours l’exemple dans l’observation des consignes : après la fermeture des cafés, n’en trouvait-on pas qui continuaient à boire dans certains services avec leurs sous-officiers ? ». Plus grave, certains d’entre eux s’affranchissent des règles disciplinaires, en évinçant une prévôté qui empiète, à leurs yeux, sur leurs prérogatives. « Un capitaine commandant un bataillon d’alpins me disait un jour à son arrivée dans un cantonnement : j’espère que vos gendarmes ficheront la paix à mes chasseurs, ceux-ci viennent au repos après plusieurs semaines de ligne. Ils se sont exposés, il est donc juste qu’ils soient les maîtres ici et fassent tout ce qu’ils voudront ».

Ce n’est qu’au lendemain de la crise de 1917 et de l’éclosion des mutineries que le haut commandement prend la mesure des difficultés rencontrées par la gendarmerie aux armées, et de la crise d’autorité qu’elle traverse. Nommé général en chef, Pétain, en même temps qu’il nomme le général de division Bouchez – réputé pour son énergie et investi d’une légitimité combattante – à l’inspection de la gendarmerie aux armées, prêche également en direction des troupes le « respect dû aux sentinelles » dans un ordre du jour demeuré célèbre (GQG, 11 octobre 1917) :

« Au cours de récents incidents, des militaires des armées se sont laissés aller à proférer des injures et même à exercer des violences graves contre les gendarmes. Ces fait dénotent un fâcheux état d’esprit qui ne doit pas être toléré.
Comme leurs camarades des autres armes, les gendarmes remplissent avec conscience et dévouement la mission qui leur est dévolue. Responsables de la police et du maintien de l’ordre, ils ont le strict devoir de faire exécuter rigoureusement les ordres et les consignes. Etant toujours et partout de service, ils ont droit, en toutes circonstances, au respect dû aux sentinelles. Le méconnaître serait témoigner d’un manque absolu de camaraderie
».

Passée cette date, l’avantage change donc de camp, et, enfin écoutée en haut lieu, la gendarmerie obtient des moyens refusés jusqu’alors. Le plus spectaculaire d’entre eux est la création, le 19 février 1918, d’une sous-direction de la gendarmerie, confiée à un officier supérieur de l’Arme, Joseph Plique. Ce dernier, très au courant du déficit d’autorité que subit la gendarmerie prévôtale, de même que la départementale constituée en grande partie de réservistes et d’auxiliaires depuis la mobilisation de 1914 - et en but aux affronts des permissionnaires à l’intérieur – met aussitôt en chantier une réforme des grades et du statut des gendarmes non-officiers.

Celle-ci commence par la rédaction d’un rapport, adressé le 21 février 1918 au président de la République par le ministre de la Guerre, Clemenceau, par ailleurs président du Conseil :

« La gendarmerie, écrit le Tigre, traverse depuis plusieurs années une crise de recrutement qui s’est considérablement aggravée depuis le début de la guerre. Pour remédier à cet état de choses, et en attendant que les améliorations nécessaires puissent être apportées à la situation matérielle des gendarmes, il est indispensable de rehausser dès maintenant leur prestige en consacrant, par un texte réglementaire, l’assimilation qui existe en fait entre les gendarmes et les sous-officiers. Ils auront ainsi plus d’autorité vis-à-vis des militaires des autres armes et des populations ».

Clemenceau soumet donc à la signature de Poincaré deux décrets modifiant le statut des gendarmes, jusqu’alors régi par les décrets du 20 mai 1903 sur l’organisation générale de la gendarmerie et du 3 février 1914 sur le service intérieur de la gendarmerie départementale. Désormais, par la volonté du chef du gouvernement, « les gendarmes ont rang de sous-officier rengagé, avec les droits et les prérogatives attachés à ce garde ». Cela ne modifie pas leurs attributions, mais officialise une situation de fait. Il s’agit bien, avant la lettre, d’une « adaptation du grade à la responsabilité exercée » !

Le décret du 21 février s’assortit en outre d’une réforme des grades, vouée à une moindre postérité. La nouvelle hiérarchie du corps des sous-officiers supérieurs, stipule-t-il, « se compose de grades ci-après :

Chef de brigade de 4e classe (en remplacement du grade de brigadier)
Chef de brigade de 3e classe (‘‘ maréchal des logis)
Chef de brigade de 2e classe (‘‘ maréchal des logis-chef)
Chef de brigade de 1er classe (‘‘ adjudant)
Chef de brigade hors classe (‘‘ adjudant-chef)

Cette mutation de fond est vécue sur le terrain par le jeune Martial Bezanger (1900-1992) – futur inspecteur général de la gendarmerie – dont le père était alors maréchal des logis. Dans ses Mémoires, il rapporte la mise en application de la mesure, mais surtout ses effets pervers :

« L’appellation de chef de brigade se substitua, pendant la guerre, aux grades de sous-officier. On estima, sans doute, que tous les gendarmes ayant rang de sous-officier, il était anormal de maintenir celles de brigadier, maréchal des logis – déclassant aux yeux de la troupe le militaire de l’Arme. Ainsi, on adoptait d’autres appellations moins militaires… s’écartant des armées ».

En fait, c’est surtout dans la période de transition, qui fait coexister des sous-officiers selon l’ancien modèle avec ceux fraîchement titulaires du nouveau statut, qu’apparaissent naturellement des remous, ainsi que le constate le jeune homme :

« Il y eut, à ce passage, quelques inconvénients : je me suis trouvé avec mon père à la popote des gendarmes de la prévôté à Mareuil-sur-Ourcq. Or, c’est à ce moment là qu’arriva l’instruction ministérielle sur la désignation des grades. Il y eut un grand éclat de rire. J’entend encore un brigadier à pied s’exclamer à table, s’adressant à mon père : chef à chef ! En effet, de ce jour, on ne dirait plus « brigadier », mais « chef » pour tout le monde. C’était rabaisser nos gradés anciens qui avaient conquis leurs galons et se jugèrent délaissés : déplorable mesure… ».

Par ailleurs, cette réforme, peu diffusée dans les corps de troupe, donne lieu à de nombreuses méprises. Revêtus, depuis 1915, de la tenue bleu horizon et du casque Adrian, les gendarmes prévôtaux étaient déjà fréquemment confondus avec les fantassins. Désormais, leur galon blanc, long de quelques centimètres seulement et légèrement oblique, va laisser perplexe plus d’un poilu. C’est ainsi qu’un personnage du Feu d’Henri Barbusse déclare avec humour : « Moi, un des plus mauvais jours de ma vie, c’est qu’une fois j’ai salué un gendarme, le prenant pour un sous-lieutenant avec ses brisques blanches. Heureusement (j’dis ça pour me consoler, mais parce que tout d’même p’têt c’est vrai), heureusement que j’crois qu’i m’a pas vu » !

En outre, par effet de dominos, la réforme de 1918 produit une inflation des cadres délicate à gérer. De nombreux sous-officiers de gendarmerie selon l’ancien modèle, « poussés » par la promotion de leurs anciens subordonnés, accèdent par répercussion au corps des officiers. Ce surcroît est toutefois rapidement absorbé, d’une part en venant combler les pertes essuyées par la gendarmerie au cours de la campagne, d’autre part par les nombreux départ en retraite. Ces derniers se précipitent d’ailleurs à l’approche de l’armistice dans un corps où de nombreux éléments ont été maintenus sous l’uniforme de façon prolongée, en raison de la guerre. Nommé maréchal des logis dans l’artillerie à la fin de son service militaire, Auguste Chardin (1866-1936) est entré en gendarmerie en 1890. Cinq ans plus tard, il est promu brigadier, puis accède au corps des sous-officiers de gendarmerie en 1897, avec sa nomination au grade de maréchal des logis. Chef en 1901, il devient adjudant en 1904. Cette carrière rapide et prestigieuse risque évidemment de perdre de son lustre avec l’accession de tous au rang de sous-officier. En prévention de cette mesure, Chardin est alors nommé sous-lieutenant dès 1917. C’est donc avec l’épaulette, et la solde afférente, qu’il est admis à la retraite avant même l’armistice, le 19 septembre 1918. Ce faisant, la sous-direction de la gendarmerie a eu à cœur de maintenir l’écart qui existait, dans l’ancien système, entre les cadres et leurs hommes. A la même époque, les subordonnées de Chardin prennent leur retraite comme sous-officier. Même chose pour le maréchal des logis Vincent Laurent, nommé sous-lieutenant dans la réserve le 20 février 1918, ou encore pour Auguste Denis. Adjudant depuis 1908, ce dernier est également nommé sous-lieutenant le 20 février 1918, puis rayé des cadres le 6 février suivant. Ces promotions massives « d’officiers-rang » tiennent lieu à la fois de compensations financières pour des hommes qui, par effet de génération, seraient lésés par la réforme, et de récompenses au terme de carrières subalternes particulièrement brillantes.

De fait, l’objectif recherché par Clemenceau est rapidement atteint : couplé avec l’augmentation des soldes et l’amélioration des conditions de vie en brigade, le statut de sous-officier accordé aux gendarmes redynamise le recrutement. Des affiches résumant les avantages concédés aux militaires de la gendarmerie, en tête desquels vient le nouveau statut de sous-officier de carrière, sont placardées dans les casernes (voir l’annexe). Les poilus, démobilisés par centaines de milliers et rendus à une vie civile difficile en cette période de crise de 1919-1920, se voient donc offrir un débouché tout trouvé dans l’armée professionnelle. De grands noms de la gendarmerie du XXe siècle – Guillaudot, Vérines, Favre, tous anciens combattants de la Grande Guerre – intègrent ainsi l’Arme à la faveur de la démobilisation.

Finalement, avec la création par le décret du 28 mai 1919 des écoles préparatoires de gendarmerie de Moulins, Tours et Mamers, destinées à former les sous-officiers de l’Arme, le corps des gendarmes, dans leur recrutement, leur formation et leur progression, a trouvé le visage qu’il conservera près d’un siècle.

Aspirant PANEL